L’argent alternatif - Contrôler la croissance

01.01.2004

L’argent a une longue histoire. D’abord émis par les temples, il l’a ensuite été par les Etats. Ceux-ci ont fini par en perdre le contrôle : depuis des années le sort de leurs monnaies se décide sur le marché international. Le résultat est si catastrophique que certains ont tendance à idéaliser le passé. Personne n’envisage bien sûr de redonner à une quelconque église le contrôle d’une monnaie. Nombreux sont par contre ceux qui rêvent d’une restauration du contrôle démocratique. La véritable alternative est ailleurs : travailler à une économie assez responsable pour venir elle-même à bout de problèmes comme l’inflation et la spéculation monétaire. Une proposition serait de donner à l’argent une date d’échéance.

Argent d’achat, argent de prêt…

L’argent ne sert pas seulement à acheter, mais aussi à prêter. Il y a de bonnes raisons pour y voir deux sortes d’argent distinctes, avec leur propre logique respective. Pour l’argent qui sert à acheter, l’argent d’achat, le plus important est qu’il ne perde pas sa valeur en route. L’inflation est le problème principal. L’argent de prêt doit aussi garder sa valeur, dans la mesure où il doit être remboursé. Mais le fait qu’il garde sa valeur peut lui-même devenir un problème. En Inde par exemple, des taux d’intérêt de l’ordre de 165 % par an ou 20 % par mois sont un cas courant. Le résultat : des millions d’enfants doivent travailler pour payer les dettes de leurs parents. Mais même un taux d’intérêt de 3 % par an suffit pour qu’une somme de 100 euros rapporte - grâce aux intérêts cumulés - plus de 400 euros en 50 ans !

Le problème de l’argent de prêt n’est donc pas les intérêts, mais les intérêts des intérêts, la croissance exponentielle. Les intérêts eux-mêmes ont leur raison d’être. Celui qui prête n’a certes actuellement pas besoin d’argent, mais il pourrait en avoir besoin quelques années plus tard. Vu qu’il aide son prochain en lui prêtant de l’argent, il serait en droit de faire appel à lui plus tard, s’il se retrouve lui-même dans la situation d’avoir besoin d’argent. Les intérêts sont là pour compenser le fait qu’il renonce à une telle réciprocité. Ils sont le prix de l’anonymat.

Si le fait d’exiger des intérêts est en fait irréprochable, pourquoi cette pratique est-elle parfois mise en cause par ceux qui sont à la recherche d’une économie alternative ?

Une des raisons est le fait que les intérêts sont pour l’instant indissociables de l’habitude d’exiger des intérêts des intérêts, une habitude qui - à plus ou moins long terme - ruine même l’économie la plus solide. Mais il y a encore une autre raison, moins évidente, mais tout aussi importante. Nombreux sont ceux qui ressentent qu’il manque à l’économie quelque chose tant que l’argent ne sert qu’à acheter et à prêter. Ils sont en fait à la recherche d’une troisième sorte d’argent. Ils veulent renoncer dans la mesure de leurs moyens à la réciprocité. Et leur discours contre le prêt à intérêts est en fait un plaidoyer pour un argent de don.

Un argent de don ?

L’intérêt d’une monnaie alternative serait de tenir compte de ces différentes fonctions de l’argent. L’argent alternatif doit se mettre en quatre, ou plus exactement en trois.

L’argent d’achat a besoin d’une nouvelle garantie. Si de l’argent est prêté à un incapable, il est perdu d’avance, sinon pour la banque du moins pour l’économie. C’est comme si la banque produisait de faux billets. Elle se débrouillera bien sûr pour être remboursée quoi qu’il arrive. Mais la productivité a souffert. Il y a eu gaspillage de moyens de production. Et les moyens de production étant en fait la seule base réelle de l’argent, ce qui lui donne sa valeur, c’est aussi la monnaie qui est atteinte.

alterndes geldMais supposons que l’argent n’ait pas été prêté à un incapable et que celui ci soit en mesure de le rembourser. Comment éviter que les intérêts versés soient eux-mêmes réinvestis ? Une solution serait de donner à l’argent une date limite. L’argent remboursé aurait la même date limite que l’argent emprunté. Et plus avancerait l’échéance de cet argent et plus il serait difficile de le prêter. Le prêter à court terme serait encore possible, mais plus à long terme. L’argent de prêt ne pourrait plus croître de façon exponentielle.

Et l’argent d’achat ? Il garderait sa valeur jusqu’au dernier moment. Reste la question de ce que devient l’argent après la date limite. Une proposition est particulièrement intéressante, car elle fait d’une pierre deux coups. Elle consiste à donner le droit aux associations et aux fondations de redonner à l’argent périmé qui leur est donné une nouvelle jeunesse.

L’argent de don ferait partie intégrante du circuit économique, deviendrait incontournable. Il serait ainsi possible d’influencer la quantité d’argent qui chaque année devrait être donnée aux institutions qui portent la société civile, tout en laissant à l’individu le choix des initiatives qu’il veut soutenir. S’il apparaît que la société civile - que ce soit l’engagement pour une autre société, la recherche, l’éducation ou la culture - manque de financement, il suffira de réduire la durée de vie de l’argent pour à moyen terme renflouer ses caisses.

Une réalisation concrète allemande

Ces propositions ne sont pas seulement une utopie. Elles sont déjà mises en partie en pratique par des initiatives comme le Chiemgauer, une monnaie régionale allemande qui contribue au financement des associations de la région. Le mécanisme utilisé par le Chiemgauer est assez proche de celui proposé il y a bientôt cent ans par le philosophe autrichien Rudolf Steiner, qui le premier a attiré l’attention sur les trois formes d’argent et la nécessité de donner à l’argent une date de péremption.

Source: Article paru dans BioContact, n°132, janvier 2004